Pépé le Putois sexiste, la chanson « Chaud Cacao » raciste : les exemples de la « cancel culture » ne manquent pas ces derniers mois. L’occasion de revenir sur ce concept et de le définir. Sans manquer de revenir sur les effets pervers sous-jacents d’une telle démarche, souvent insoupçonnés…

Qu’est-ce que la « cancel culture » ?

Egalement synonyme de l’anglicisme « call out culture« , la « cancel culture » renvoie à une pratique favorisée par les réseaux sociaux. Traduite en français par « culture de l’annulation » ou bien « culture de la dénonciation », cette pratique est désormais courante. Il s’agit d’une dénonciation publique qui s’apparente, pour certains, à du lynchage. En effet, les cibles sont souvent connues, appartenant à des sphères d’influence, et nommées directement sur les réseaux sociaux.

En France, et à l’international, l’année 2017 aura été marquée par l’apparition du mouvement « #Me Too » et de l’affaire Harvey Weinstein. Dans ces deux cas, les dénonciations et agressions sexuelles sont mis à l’ordre du jour. Favorisant un retournement de situation : la victime devient à son tour le bourreau. Peut-on parler de ré-équilibrage ?

Parfois, le lynchage public est assez rapide. Et l’on peut se demander si les intentions de départ ne sont pas plus pernicieuses, voire relevant de la vengeance personnelle. Citons d’autres exemples. Aux « Etats désunis d’Amérique« , la polémique autour de l’auteure JK Rowling pour ces déclarations sur la transexualité peut interroger. Le déchainement autour de la vedette montante de la série Mandalorian, Gina Carano, trop « trumpiste ». Enfin, la chanteuse Lana Del Rey, étiquetée rapidement de « raciste » sur les réseaux sociaux, suite a ses critiques envers des chanteuses telles que Beyoncé ou Nicki Minaj.

Les marques s’y mettent également dans les produits qu’elles proposent : Disney averti les parents sur sa plateforme que certains contenus contiennent des stéréotypes déplacés. En soi, la démarche pédagogique est pertinente lorsqu’elle sensibilise aux marqueurs idéologiques d’une culture et d’une langue. Mais elle devient perverse et dangereuse lorsqu’elle se transforme en prétexte pour imposer une autre vision, tout aussi idéologique. Le grand débat sur l’islamo-gauchisme, présent ou non dans les Universités, est symptomatique de cet « air du temps » dans lequel nous évoluons actuellement. 

Pourquoi ce mouvement de « cancel culture » né aux Etats-Unis se diffuse si bien en Europe ?

Le philosophe français Régis Debray l’explique à merveille dans son ouvrage Civilisation. Le sous-titre est éloquent : « Comment nous sommes devenus des américains ». De manière assez audacieuse, Régis Debray défend l’idée selon laquelle nous évoluons dans une hégémonie de la culturelle américaine. Le soft power américain est, en effet, toujours d’actualité. Cette théorie s’observe également d’un point de vue linguistique. On a tous pu s’en apercevoir avec l’apparition marquée de nouveaux mots dans notre vocabulaire suite à la pandémie Covid-19 (cluster, lockdown, etc.).

Par ailleurs, notons que l’émergence du « politiquement correct » – qui s’exprime à travers la langue de bois et une pensée cadenassée – est un autre extrémisme de la pensée.

La « cancel culture », un problème sémantique et philosophique

Le projet idéologique sous-jacent au terme « cancel culture » est sémantiquement problématique. Une culture ne s’annule pas, elle se vit. L’Histoire, ce ne sont pas des concepts, ce sont des vies. Une civilisation est avant toute chose basée sur des émotions et des expériences vécues. C’est ce qui fait notre Humanité. Par définition, ça, on ne peut pas l’annuler.

Les concepts de Liberté, Egalité, Démocratie ne traversent pas les rues ! Vous vous les appropriez à travers des symboles, des expériences, et des images. Ces dernières sont parfois sont à l’opposé de leur définition normative, ce qui vous laisse un goût amère. Mais cette réécriture de notre civilisation est en soit orwéllienne, voire révisionniste. Et surtout, elle repose sur des fondamentaux qui cultivent la honte et la culpabilité des peuples. Une façon de les  « ostraciser » , plutôt que de les réunir.

Comment pouvez-vous conceptualiser un futur idéal si vous effacez en permanence votre passé et votre présent ? Rendre visibles, et surtout lisibles les erreurs du passé, les traces de l’Histoire, sont les meilleures armes pour permettre aux générations actuelles de construire leur futur. Orwell faisait dire à l’un de ses personnages, Syme le collègue de Winston en charge du dictionnaire Novlangue

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

Orwell, 1984.

 Nous y sommes. 1984 est en fait 2024. Le débat, qu’il soit politique ou culturel, n’est plus admis ni admissible. On ne tolère le « buzz » que dans sa dimension spectaculaire et destructrice. Mais cette polarisation de l’espace public contient en son sein un effet boomerang subtile et peu connu que l’on ne devrait pas prendre à la légère.

L’effet boomerang du « backlashing » (retour de bâton)

Dans un article de The Conversation, l’expert en politique Lauric Henneton nous explique les effets délétères de certaines politiques publiques. En maniant de manière contre-productive les enjeux symboliques et sémantiques (c’est-à-dire sémiologiques), les injustices sociales ne sont pas gommées, elles sont ravivées! C’est ce que l’on nomme le «backlashing», ou sentiment de dépossession.

La décision de la rédaction du New York Times de changer ses conventions typographiques est illustrative: désormais l’adjectif «black» s’écrit avec une majuscule, mais par pour «white» qui reste en minuscule. Plus qu’une une incohérence linguistique, cette humiliation symbolique clive plus qu’elle ne rassemble. De nombreuses études en neuroscience sociale s’intéressent aux phénomènes d’empathie et de contre-empathie, ressorts inhérents à tout groupe sociale. Une population diversifiée n’est pas plus tolérante: elle se considère toujours comme un «bloc uni» (in-group) face aux «autres» (out-group). Lauric Henneton précise :

«En d’autres termes, une partie des Blancs découvre sa blanchité en tant que groupe dont l’existence et le statut sont menacés, développe une conscience et une solidarité de groupe, et résiste au spectre du déclin par le vote et le soutien à des politiques publiques.»

Lauric Henneton, « le grand désarroi de la majorité blanche aux Etats-Unis », The Conversation, octobre 2020.

L’Enfer est décidément pavé de bonnes intentions…

Pour résumer…

1- le terme « cancel culture » est problématique car on ne peut pas annuler l’Histoire, sauf à la fantasmer comme un disque dur d’ordinateur ;

2- la démarche est pertinente lorsqu’il s’agit de rendre visibles, lisibles et accessibles les schèmes idéologiques sous-jacents d’une culture (démarche pédagogique). Mais dans le cadre de la cancel culture il s’agit d’une réécriture du passé (démarche démagogique) ;

3- inconscience sur les conséquences comme le « backlashing » ou retour de bâton.

Vous pouvez également consulter cet article du Parisien pour lequel j’ai été interviewée.

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