Voici un petit condensé des questions les plus fréquentes que l’on me pose sur les tics de langage. Les tics de langage sont tour à tour indices de notre vécu (origines sociales, accent géographiques, etc.). Et également symboles de nos difficultés (expressions qui verbalisent les maux de notre époque). Ils « communiquent » à leur façon, et le plus souvent à notre insu. C’est sans doute ce qui les rend aussi touchant… Décryptage.

Qu’est-ce qu’un « tic de langage » ? 

Un tic de langage est une expression qui revient de manière récurrente dans le discours d’une personne. Autrement dit la locution (ou le mot utilisé) ne prévaut plus pour sa capacité à transmettre du sens ou un contenu (charge sémantique). Le tic est surtout performant dans sa capacité à « ponctuer » l’échanger (contenant). 

A quoi servent les tics de langage ? 

Ils ne servent « à rien » en soi puisqu’ils transmettent peu d’informations. Souvent laissé de côté ou minorés, les tics de langage permettent de créer du lien entre les individus. C’est notamment la pragmatique, courant moderne de la linguistique, qui a démontré l’importance de ces mots qui n’ont pourtant pas de charge sémantique. Les tics ne se situent pas tant au niveau de l’information, qu’au niveau de la relation et du lien entre les individus. Ils sont dotés de cette fonction dite « phatique » qui permet de garder le contact avec l’interlocuteur, à l’image des « hein ? », « voilà, voilà ! » et autres « tu vois ? » en conclusion de phrase.

Vus positivement, ils créent du lien. Vus négativement, ils occupent l’espace pour rien et de manière superflue, un peu comme la langue de bois. S’ajoute à cela une troisième dimension, plus cognitive celle-là : les tics permettent de gagner du temps. En ne se focalisant plus sur ce que l’on est en train de dire, le cerveau peut plus facilement rechercher de l’informations. Pendant les « euh » qui s’éternisent, le cerveau, incapable de s’occuper du fond et de la forme simultanément, a ainsi tout le temps de construire et structurer la pensée.

Tout comme la langue de bois, les tics occupent l’espace. Ils « meublent » en effet la conversation. Mais Claude Lévi-Strauss disait, en analysant « le rituel du vin » :

« Il y a bien plus, dans l’échange, que la chose échangée ».

Claude Lévi-Strauss, à propos du rituel du vin.

C’est un peu la même chose pour les tics : ils racontent parfois plus que ce que l’on ne voudrait. Par exemple, quand le président Chirac répétait cet adverbe naturellement, on savait justement qu’il n’y avait rien de naturel, d’authentique. Le naturellement était dans son discours la trace qu’il voulait passer en force, donc faire l’inverse de ce qu’il affirmait…

Quels liens entre les tics du langage et la communauté ou origine sociale ?

On se souvient du « d’où tu parles » employé pendant Mai 68. Et oui, notre manière de parler, les lexiques que nous covonquons renseignent également sur qui nous sommes et d’où nous venons. Utilisé pour paraître « branché » ou bien comme forme de l’ « entre soi », le tic est un marqueur social. Le fameux « ouaich » par exemple, ou encore le « bonjour Hannn » (appelé « e prépausal » et bien mis en évidence par les Inconnus avec leur « salut, tu vas bien hin ? »)  est une manière, à travers la langue, de créer du lien social. Dit autrement, le locuteur se positionne dans une contre-norme (versus un usage plus « classique » et « commun » de la langue). C’est une puissance affirmative.

Voir à ce sujet cette magnifique et drolatique vidéo de « Depuis quand » :

William Labov, figure de proue de la sociolinguistique à New York dans les années 60-70, a également démontré que, s’il existait une certaine variabilité dans la manière de prononcer des voyelles, et que cette dernière renvoie bien à un niveau social, un genre, une catégorie de métier, les locuteurs font preuve d’une grande souplesse et adaptabilité selon les situations de locution.

Il semble que ce soit moins vrai avec les tics puisqu’ils sont répétés de manière moins « contrôlable » et « contrôlée » (voire abusivement), sans que le locuteur n’en ai forcément conscience. Et la discrimination commence justement là où s’arrete la capactité à pouvoir « jongler » entre les différents « parlers », par exemple dire « ouaich » à un entretien d’embauche.

D’où viennent les tics de langage ?

D’un point de vue linguistique, les tics pose la question de la norme (la langue française) par rapport aux différentes locutions « actualisées » (la parole). En effet, langue et parole ne sont pas totalement similaires : la première renvoie à des conventions sociales, souvent imposées et conventionnelles, « à l’extérieur » des individus pourrait-on dire, alors que la seconde est de nature plus libre et censée refleter l’authenticité du sujet, comme le disait le linguiste Claude Hagège (L’Homme de parole).

Les tics renvoient davantage à la langue  dans ce qu’elle est vivante, et du fait qu’elle est contingente à toute forme d’expression du langage dans des groupes ou des communautés de « parleurs » qui définissent ensemble une sorte de « sociolecte ». 

Y a-t-il des phénomènes de mode ?

En effet, peut-être que la locution « grave » ne sera plus employé d’ici quelques années… En tous les cas, on peut affirmer que les dernières décennies, comme le rappelle Jean-Pierre Goudailler, ont été celles de l’éffondrement des formes traditionnels du français populaire, au profit de l’émergence d’un ensemble de parlers périurbains, puis urbains (le verlan, par exemple).  Et oui, il semble il y’avoir des phénomènes de mode avec des expressions qui apparaissent et se transmettent, encore plus rapidement avec l’usage des réseaux sociaux. Mais il y a sans doute un autre phénomène, peut-être plus difficile à décrire mais néanmoins présent : la charge symbolique de ces expressions répétées. 

Exemple avec « grave » et « pour le coup », il y a une symbolique qui s’exprime verbalement. Inconsciemment, « pour le coup » renvoie sans doute à la dureté de notre société et incorporée par les individus : aux coups qu’on s’inflige, ceux que l’on donne et ceux que l’on peut recevoir ». Le « grave » correspond à la profondeur émotionnelle davantage exprimée et visible dans notre société, symptôme de la post-modernité développée par le sociologue Michel Maffesoli. Mais ce « grave » renvoie aussi sans doute à la difficulté de faire face à un avenir incertain, et aux choses « graves » qui se passent dans le monde et pour lesquelles nous sommes informées en temps réel. 

Pour aller plus loin

Vous pouvez lire sur ce sujet l’article du Parisien sur les tics du langage, et pour lequel j’ai été interviewé.

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