Pour faire suite à l’émission de BFMTV intitulée « Zemmour, Onfray, Raoult : les nouveaux populistes ». Voici un décryptage des styles, stratégies rhétoriques et idéologies de ces trois personnalités.

Vous pouvez retrouver l’émission (25 minutes environ) en cliquant sur le titre de l’image suivante :

Zemmour, Onfray, Raoult : "les nouveaux populistes"  Emission BFMTV diffusée le lundi 14 décembre 2020 pour décrypter le style, la rhétorique et le succès de ces trois "polémistes".
Zemmour, Onfray, Raoult : « les nouveaux populistes » Emission BFMTV diffusée le lundi 14 décembre 2020 pour décrypter le style, la rhétorique et le succès de ces trois « polémistes ».

Une émotion commune : la colère teintée de dégoût

S’il est un point en commun qui qualifie ces trois personnalités, c’est sans doute leurs émotions. Celle la plus visible sur leur visage : la colère, teintée de dégoût. La colère, qu’on la juge moralement positive ou négative, est symptomatique de notre époque. Elle s’observe chez Zemmour, Onfray, Raoult, et l’être humain de manière générale, à partir de plusieurs items faciaux. Principalement, le rapprochement des sourcils et l’apparition de ce que l’on nomme « la glabelle » entre les deux yeux et à la racine du nez. Cette petite ride verticale donne un caractère authentique aux propos du locuteur. Autre émotion primaire universelle et visible derrière cette colère : le dégoût. Héritage phylogénétique, l’émotion de dégoût est physiologiquement protectrice. Par retroussement de la lèvre supérieure et resserrement des narines, l’expression faciale du dégoût permet de mettre l’objet désagréable à distance, qu’il soit matériel (nourriture avariée) ou conceptuel (une personne).

La colère et le dégoût : les deux émotions fortes et les plus récurrentes dans les passages télévisuels d'Onfray, Zemmour et Raoult
La colère et le dégoût : les deux émotions fortes et les plus récurrentes dans les passages télévisuels d’Onfray, Zemmour et Raoult

Notons que l’émotion incarnée par ses personnalités est réelle. C’est d’ailleurs une manière inconsciente de rendre son discours vivant et attractif. Comme nous le démontre Daniel Kahneman avec ses travaux en psychologie, notre cerveau, est très sensible et réceptif à ses marqueurs comportementaux et non verbaux. Ces émotions nous interpellent car, d’un point de vue de l’évolution du genre humain, nous sommes programmés pour repérer ces indices émotionnels et de sincérité. La « contagion émotionnelle » est d’ailleurs un phénomène bien connu des scientifiques (voir l’interview du primatologue Frans de Wall à ce sujet). C’est, notamment, ce registre émotionnel qui permet à Onfray, Zemmour et Raoult d’être aussi persuasifs. Véhiculer une émotion sincère et authentique, c’est forcément un avantage. Et ce n’est pas tant « monnaie courante » sur les plateaux télévisuels…

Par ailleurs, le dispositif télévisuel implique que cette colère ne soit pas dirigée envers les spectateurs qui regarde l’émission. Ce dernier comprend bien que la colère est tournée vers le dispositif télévisuel en tant que tel (le journaliste, l’actionnaire de la chaîne etc.), ce qui permet d’asseoir et conforter la logique discursive « anti-système ».

Des convergences comportementales mais des différences rhétoriques

Il est également intéressant de noter quelques différences entre Zemmour Raoult et Onfray. Le plus souvent, on observe la même attitude de vigilance en plateau télévisé (voir images ci-dessus) : fermeture des bras, pincement des lèvres, main qui tend à disparaître sous les bras croisés, etc. Il se trouve que cette vigilance est une distance analytique. Recul d’analyse qui se retrouve d’un point de vue discursif dans l’appel aux références historiques et aux chiffre.

La fausse concession, figure rhétorique favorite de Zemmour qui traduit un intérêt relationnel

Cette vigilance s’exprime différemment chez Éric Zemmour. De manière paradoxale, la vigilance s’accompagne de la figure de la fausse concession. Éric Zemmour utilise et répète beaucoup d’insertions qui vont dans le sens de son interlocuteur : « oui oui bien sûr », « absolument », « vous avez tout compris ». C’est ce qu’on appelle la fausse concession : aller dans le sens de son interlocuteur dans un premier temps, pour mieux déconstruire son propos dans un second. Il y a donc en plus de la vigilance chez Éric Zemmour, un intérêt porté à la relation.

Un goût prononcé pour le dramatique chez Onfray avec la figure de style de « la pente glissante »

Chez Michel Onfray il s’agit d’une pure vigilance d’une pure distanciation critique : les mains restent le plus souvent croisées, les lèvres sont pincées le plus souvent, et le dégoût est très visible. Figure de rhétorique souvent répétée par le philosophe : la « pente glissante », encore appelée « effet boule de neige » : si a alors B donc c’est C puis D etc. L’argumentation vise à dérouler une suite tragique que l’on ne peut arrêter. Par exemple « ma gauche ça n’est pas l’avortement à neuf mois, manger ses excréments etc. ».

Raoult comme un véritable « one man show » qui sait occuper le premier plan

Chez Didier Raoult, la vigilance s’accompagne d’une tonalité beaucoup plus conquérante : l’on retrouve des gestes en hauteur, les paumes de mains plus visibles et les énoncés fortement et explicitement condescendants. Par exemple « vous êtes plus compétent pour regarder les joueurs de foot. » « Vous faites l’exégèse de mes textes mais vous le faites assez mal. » Les tournures de phrases commençant par « je » sont très nombreuses, plus que chez ses homologues « polémistes ».

Une maîtrise particulièrement efficace des codes télévisuels

Ces personnalités dénoncent les rouages politico-télévisuels, tout en maîtrisant parfaitement les codes ! Les propos sont pédagogiques c’est-à-dire mémorables et percutants. La simplification des propos, l’absence de nuance et les réponses par « oui » ou par » non », les jeux sonores, tout cela participent à une compréhension plus vaste de leur propos.

Onfray, Zemmour, Raoult : une structure narrative et idéologique commune

Enfin, et c’est sans doute le point le plus important : les structures narratives sont communes, même si les mots utilisés diffèrent :

  • Chez Eric Zemmour, il y a une valorisation de la vérité organisée et structurée autour d’un axe du Bien et d’un axe du Mal représenté par  la bourgeoisie, « ces parisiens plus proches de New York » Ex : « La Vérité c’est ça, la Vérité c’est que. Vous pensez que c’est Bien, non c’est Mal ».
  • Chez Michel Onfray, la répartition est davantage verticale. Il existe des « lignes de partage » entre le Peuple la République, le bon sens populaire la sagesse paysanne VERSUS la vie mondaine, les politiques les Européens maastrichiens.
  • La perception de Didier Raoux sur ses enjeux vient complexifier le regard puisqu’il affirme « je suis l’élite ». Et ce qui compte pour différencier la « vraie élite » versus « la fausse élite », c’est le rapport à la réalité certains : certains écosystèmes sont déconnectés de la réalité (les journalistes et les politiciens)

Qu’il s’agisse de la vérité zemmourienne, du du bon sens onfrayien, ou encore de la réalité Raoultienne, la dynamique sous-jacente est bien la même : celle d’un discours « populaire », c’est-à-dire composé des gens du peuple, voire de manière provocatrice d’un discours « populiste », c’est-à-dire critiquant les élites et portant des valeurs traditionnelles. Il se trouve que l’opposition idéologique et structurante n’est pas tant à décrypter d’un point de vue hiérarchique et vertical, « les pauvres versus les riches » pour reprendre les terminaisons de Bourdieu, ou bien « les dominants versus les dominés ». Ici, on observe un nouvel axe de valeurs structurées autour d’une autre opposition : ceux qui font le monde et ceux qui pensent le monde. Ce que les Américains appellent les « do-ers », ou les « faiseux » pour reprendre les termes français d’Alexandre Jardin, versus les « diseux ».

Cette distinction nous rappelle un écrit majeur : celui de Roland Barthes dans ses Mythologies où il prend l’exemple du bûcheron qui coupe un arbre. Il y a un acte direct entre le bûcheron et l’arbre, c’est un acte transitif. Mais pour celui qui parle sur l’arbre, il est forcément enfermé dans une pensée mythique, un métalangage qui l’empêche d’être dans le réel sans médiation. Roland Barthes conclut sur le propre du langage : être révolutionnaire…

Et les médias, dans tout cela ?

Enfin, il est certain qu’en nommant son émission « les nouveaux populistes », BFM TV se positionne implicitement comme « anti populiste », ou bien pourrait-on dire, « progressiste » car l’esprit humain est ainsi fait qu’il cherche des héros et des anti-héros. Être locuteur ou prendre en charge les différentes prises de parole en disant en mettant l’étiquette A, c’est forcément se positionner comme étant non A. Mais la chaîne télévisée, le directeur de publication, les journalistes, les monteurs, les stagiaires et les actionnaires en sont-ils tous conscients ?

Récapitulatif

Voici un tableau sous forme de synthèse pour comparer les techniques narratives et rhétoriques d’Eric Zemmour, Michel Onfray et Didier Raoult.

Tableau comparatif des techniques narratives et rhétoriques d'Eric Zemmour, Michel Onfray et Didier Raoult
Tableau comparatif des techniques narratives et rhétoriques d’Eric Zemmour, Michel Onfray et Didier Raoult

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