Vous en avez déjà sans doute entendu parlé car c’est un outil très prisé des sémiologue et sémioticien : le carré sémiotique. C’est une approche puissante qui permet de sortir des oppositions purement binaires en déployant d’autres univers de significations.

1- Du carré logique d’Aristote au rectangle sémiotique de Greimas

a- le carré logique d’Aristote

En effet, il existe toujours des positions au-delà du dualisme plus évident. C’est en donnant une nouvelle vitalité au carré logique aristotélicien que surgit le carré (ou rectangle) sémiotique du linguiste Algirdas Julien Greimas. Le carré « du jugement » d’Aristote repose sur quelques principales règles du syllogisme.

carré logique ou carré de jugement d'après Aristote, basé sur les règles du syllogisme
carré logique ou carré de jugement d’après Aristote, basé sur les règles du syllogisme

En sémiotique, le carré dépasse l’application purement argumentative et discursive pour s’appliquer à tous les corpus possibles (= matériaux d’analyse) : publicité, iconographie, comportements humains, etc.

b- le carré sémiotique de Greimas

Dans le carré simple, il existe des relations spécifiques qui structure ce carré :

carré sémiotique simple avec relation de contrariété, de complémentarité et de contradiction
carré sémiotique simple avec relation de contrariété, de complémentarité et de contradiction
  • S1 et S2 sont des opposés, c’est-à-dire qu’ils sont dans une relation de contrariété. Plus précisément, cela veut dire qu’affirmer le premier c’est nier le second, mais nier l’un n’est pas forcément affirmer l’autre. Prenons l’exemple de l’opposition « noir » versus « blanc » : dire qu’un objet est blanc ne signifie pas forcément qu’il n’est pas noir. Et dire qu’il n’est pas blanc ne signifie pas qu’il est noir. A noter que la relation d’opposition peut se déployer en une troisième position ou graduation. Dans notre exemple, le « gris » est une alternative possible au « blanc » et « noir ». En savoir plus sur les antonymes. La vitalité de la relation de contrariété repose sur un axe sémantique (ou dénominateur commun) qui les rend homogènes : par exemple, celui de la température chaud/froid, de la taille pour petit/grand, etc.
  • S1 et non S1 sont contradictoires, c’est-à-dire qu’ils sont dans une relation de contradiction. Plus précisément, cela veut dire que l’affirmation de l’un équivaut forcément à la négation de l’autre (et réciproquement). La relation est exclusive, il n’y a pas de troisième position possible. Par exemple, un nombre est pair ou impair. On parle de relation non dégradable ou de tiers exclu. (Source : Revue Texto).
  • S1 et non S2 sont impliqués, c’est-à-dire qu’ils sont dans une relation de complémentarité. La position non-s1 implique s2 et la position non-s2 implique s1. S1 et S2 sont ainsi des présupposés des termes assertés non-s2 et non-s1.
focus sur les relations de contradiction S1/nonS1 et de contrariété S1/S2
focus sur les relations de contradiction S1/nonS1 et de contrariété S1/S2

2- Les méta-termes ou le carré sémiotique complexe

a- le carré sémiotique complété avec les méta-termes

Il existe également d’autres positions tout à fait judicieuses pour compléter les premières positions du carré sémiotique ci-dessus. Ce sont les métatermes.

les métatermes du carré sémiotique
les métatermes du carré sémiotique
  • S1 + S2 : metaterme complexe. Cette position correspond à l’inclusion : S1 et S2 en même temps ;
  • non S2 + non S1 : métaterme neutre qui correspond au ni S1 ni S2 ;
  • S1 + non S2 : c’est la deixis positive ;
  • S2 + non S1 : c’est la deixis négative ;

Enfin, le sémioticien Louis Hébert précise, il existe deux autres positions qui ne portent pas de non et qui correspondent aux métatermes :

  • S1 + non S1
  • S2 + non S2

b- la proposition d’Eric Landowski sur les interactions entre personnes

C’est dans Les interactions risquées (2006) que le socio-sémioticien Landowski élabore les différentes stratégies interactionnelles et interpersonnelles du sens. Il distingue ainsi quatre « régimes de sens » :

  • La programmation où l’interaction se caractérise par son « insignifiance ». Par exemple, quand je rencontre un ami dans la rue, je lui dis « bonjour, comment ça va ? » c’est par pure convention (= régime du cosmos).
  • L’assentiment ou l’accident où l’interaction apparaît comme « insensée ». Par exemple, quand, au casino, après avoir déjà perdu 40 000 euros, je mise mes 10 000 derniers euros à la roulette, espérant que ma bonne étoile me sourira enfin (= régime du chaos).
  • La manipulation où l’interaction a de la « signification ». Par exemple, quand je négocie mon salaire auprès de mon patron, j’essaie d’avancer des arguments rationnels pour modifier sa position, son avis, sa vision du monde (= régime du logos).
  • L’ajustement qui se distingue des autres régimes en ce que l’interaction fait « sens ». Par exemple, quand je danse et que j’épouse naturellement, sensiblement, instinctivement, les pas et les mouvements corporels de mon ou ma partenaire (= régime de l’oikos).
C'est dans Les interactions risquées (2006) que le socio-sémioticien Landowski élabore les différentes stratégies interactionnelles et interpersonnelles du sens.
C’est dans Les interactions risquées (2006)quele socio-sémioticien Landowski élabore les différentes stratégies interactionnelles et interpersonnelles du sens. Source : l’article « Comment le sens s’institutionnalise-t-il dans l’espace social ? Approche sociosémiotique des stratégies collectives et individuelles d’optimisation des interactions sociales » d’Alain Perusset.

3- Trois applications concrètes : le carré veridictoire, le carré genré et le mensonge en politique

a- Le carré véridictoire

Voici un exemple souvent cité de carré sémiotique : le carré veridictoire. Il s’agit de déployer la première opposition « être » versus « paraître » pour déployer les univers vérité / fausseté. C’est notamment le linguiste Joseph Courtés qui le développe dans son ouvrage « Analyse sémiotique du discours ».

le carré véridictoire vérité / fausseté / secret / illusoire (mensonge) d'après le linguiste Joseph Courtés
le carré véridictoire vérité / fausseté / secret / illusoire (mensonge) d’après le linguiste Joseph Courtés

b- Le carré genré

Un autre exemple souvent cité, et que l’on retrouve dans les corpus ayant traits à la publicité pour parfum, le carré genré « masculin » versus « féminin ». Ici le carré sémiotique permet de sortir de ce que l’on nomme communément la bicatégorisation (ou binarisme). Et les métatermes viennent compléter avec une grande précision :

le carré genré déployé à partir de l'opposition masculin versus féminin
le carré genré déployé à partir de l’opposition masculin versus féminin

c- Le carré du mensonge en politique

Pour ma part, lors de l’affaire Benalla, j’avais proposé une analyse sur le mensonge en politique basée sur le carré sémiotique suivant. Cette analyse avait pour objectif de faire émerger les « patterns » commun entre les affaires Cahuzac, Fillon et Benalla.

Le carré sémiotique du mensonge en politique avec les patterns des affaires Benalla, Cahuzac et Fillon
Le carré sémiotique du mensonge en politique avec les patterns des affaires Benalla, Cahuzac et Fillon

Enfin, pour retrouver le carré sémiotique sur le « complotisme » que je propose suite au « documentaire » Hold-Up, c’est dans cet article pour Marianne.

4- Les autres représentations formelles

a- Le carré sémiotique ne doit pas confondre avec le « 4-groupe » de Klein

Le 4-groupe de Klein est un modèle mathématique, qui a été repris en pscyhologie, notamment par Jean Piaget. Si sa structure est proche du carré sémiotique, il ne saurait s’y confondre. En effet, il n’y a pas un seul axe sémique (ou axe différentiel), mais deux dans un groupe de Klein. Voici l’exemple déveoloppé par Jospeh Courtés :

le 4-groupe de Klein d'après le linguiste Joseph Courtés
le 4-groupe de Klein d’après le linguiste Joseph Courtés

Que ce soit un carré logique, un 4-groupe de Klein ou un carré sémiotique, ces outils sont précieux et vous aideront, je l’espère, à sortir des oppositions binaires – et parfois sans nuance- de nos perceptions.

b- Le schéma tensif de Zilberberg pour marquer la graduation

Dispositif de la sémiotique post-greimassienne, le schéma tennis de Zilberbeg permet de sortir des positions du carré sémiotique pour en explorer la variabilité. Dans le schéma tensif, une valeur donnée est constituée par la combinaison de deux «avalences » (ou dimensions), l’intensité et l’extensité (Source : Louis Hébert).

  • L’extensité est l’étendue à laquelle s’applique l’intensité ; elle correspond à la quantité, à la variété, à l’étendue spatiale ou temporelle des phénomènes.
  • Les deux valences relèvent du quantitatif : la première, du mesurable ; la seconde, du nombrable.
Schéma tensif de Zilberberg (Source Louis Hébert)
Schéma tensif de Zilberberg (Source Louis Hébert)

c- La sémiosphère de Youri Lotman : du cosmos au chaos

Youri Lotman a écrit son ouvrage fondateur en 1996. Sa pensée reste encore peu traduite et parfois incomprise. La définition assez large, mais complexe, du terme « sémiosphère » permet des applications multiples. La conceptualisation de l’espace social comme un noyau dont la surface vient jouer le rôle de « frontière » permet d’élaborer la représentation de la norme (cosmos) et du barbare (chaos). Pour le sémioticien, cet espace est à la fois mental et territorial :

« (les individus) sont immergés dans un espace-temps réel, celui que la Nature leur a donné », mais que leur seul moyen d’avoir prise sur cette spatio-temporalité naturelle, sur leur vie, c’est de la mentaliser, de « concevoir une représentation fondamentale du monde, un modèle spatial de l’univers. »

La Sémiosphère (1999), Youri Lotman. Citation de l’article « Comment le sens s’institutionnalise-t-il dans l’espace social ? Approche sociosémiotique des stratégies collectives et individuelles d’optimisation des interactions sociales » Perusset.
La sémiosphère de Youri Lotman est constitué d'un centre normatif (cosmos), d'une frontière (zone de tensions) et d'une périphérie (chaos)
La sémiosphère de Youri Lotman est constitué d’un centre normatif (cosmos), d’une frontière (zone de tensions) et d’une périphérie (chaos)

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