Le dimanche 1er novembre, notre actuel Premier Ministre Jean Castex était sur le plateau TV de TF1. A l’évocation des attentats terroristes des derniers jours, il a laissé s’échapper un geste pour le moins évocateur : un doigt d’honneur. L’occasion pour moi de revenir sur l’histoire de ce geste pas comme les autres.

Jean Castex, invité au 20h de TF1, fait un doigt d'honneur au moment d'évoquer les attaques terroristes
Jean Castex, invité au 20h de TF1, fait un doigt d’honneur au moment d’évoquer les attaques terroristes

Typologie référente des gestes

Dans la classification du psychologue américain Paul Ekman, le doigt d’honneur (« finger » ou « middle finger » pour les anglo-saxons) est classifié comme un emblème. Lui-même s’appuie sur l’ouvrage de David Efron publié en 1941. Un article que vous pouvez télécharger ici (en anglais) :

Selon Paul Ekman, il existe 3 catégories principales de gestes :

  • les illustrateurs : lorsque les mains accompagnent le discours pour lui apporter de l’emphase. Ce sont principalement des gestes spatiaux, qui « dessinent » le discours dans l’espace. Ils sont culturels, même s’il existe des différences de fréquence entre les individus ;
  • les manipulateurs : lorsque les doigts caressent, serrent, tapent ou grattent un autre objet. C’est le plus souvent une gestuelle d’inconfort, sauf pour la caresse ou les gestes de séduction.
  • les emblèmes : ce sont les gestes les plus culturels qui soient, ayant une signification particulière pour un groupe sociologique et culturel. Souvent utilisé à la place des mots.

L’interprétation du doigt d’honneur dépend du contexte culturel

Si le geste est reconnu dès l’Antiquité avec cette interprétation obscène car sexuelle, le doigt d’honneur se complète souvent par un mouvement du bras. Et le bras d’honneur semble principalement actif dans les pays latins, dont le Sud de l’Italie.

Cette variation culturelle de l’emblème est importante car nous n’interprétons pas tous les gestes de la même manière. Saviez-vous par exemple que le geste à droite de l’image ci-dessous est une insulte ? Si vous n’êtes pas anglais, vous ne connaissez sans doute pas ce geste.

Source Wikipedia : Le geste à gauche est celui connu pour exprimer le V de "victoire" . Alors que le geste à droite de l'image est un geste obscène, comme une variante du doigt d'honneur, surtout utilisé chez les anglais.
Source Wikipedia : Le geste à gauche est celui connu pour exprimer le V de « victoire » . Alors que le geste à droite de l’image est un geste obscène, comme une variante du doigt d’honneur, surtout utilisé chez les anglais.

Ce geste a une histoire, dont on ne sait réellement quelle est sa véracité. Il serait apparu en 1415, lors de la bataille d’Azincourt. Alors que les français menaçaient les archers anglais de leur couper les doigts, ces derniers auraient répondu en exhibant fièrement leurs extrémités…

Le doigt d’honneur : un héritage anthropologique

Rappelons qu’en linguistique particulièrement, le « bras d’honneur » ou « doigt d’honneur » est un acte de langage. Comme le rappelle Fisher : « le geste produit la parole ». Il correspond donc bien à la définition de l’emblème, souvent utilisé à la place des mots.

Pour la linguiste Geneviève Calbris, le bras d’honneur apparaît tout d’abord dans les cultures méditerranéennes, avec une autre valeur que celle de l’insulte :

« « Signe de dérision obscène, le bras d’honneur […] devient chez certains un simple signe de refus désinvolte »

G. Calbris, dans G. Calbris et L. Porcher, Geste et communication.

Interviewé en 2012 par la BBC, l’ethnologue anglais Desmond Morrisil revenait sur la polémique. Une chanteuse avait alors fait un doigt d’honneur lors du Super Bowl américain. Il explique alors que ce geste est très primitif, à l’instar des animaux qui exhibent très facilement leurs parties génitales :

« le majeur représente un pénis et les doigts serrés de chaque côté les testicules. La personne à qui vous le montrez se voit offrir un geste phallique : vous dites ‘voici un phallus’ et en faites l’étalage de façon assez primitive »

Desmond Morris, sur la BBC en 2012

Et le doigt d’honneur de Jean Castex, dans tout cela ?

Seul hic : depuis tout à l’heure je vous parle du doigt d’honneur comme geste emblématique et culturel… alors que Jean Castex a réalisé ce geste de manière inconsciente et non intentionnelle. Ce geste ne rentre donc pas dans la catégorisation de Paul Ekman.

C’est sans doute là que nous devons nous tourner vers la psychanalyse : parlons plutôt d’un lapsus gestuel. Avec un point en commun entre les lapsus verbaux et non verbaux : ils ont souvent trait au tabou, à l’inavouable, à ce que la société censure. Les lapsus apparaissent donc majoritairement en situation de stress, et en lien avec la sexualité et l’agressivité.

« Le lapsus est principalement un phénomène de discours, fermement ancré dans les processus de production de la signification, et indissociable des manifestations corporelles de l’intentionnalité »

Jacques Fontanille, « Le laspsus » in Corps et sens, 2011.

Indissociable de nos expressions corporelles, le lapsus naît d’un conflit entre une « intention discursive » et un « chaos non discursif » pour le linguiste Jacques Fontanille. Autrement dit, c’est l’irruption brutale et incontrôlée d’une manifestation discursive chaotique.

Je vous laisse donc savourer sur le site de Topito les lapsus les plus connus, du « sucer » d’Edouard Philippe à la « fellation » de Rachida Dati. Car après tout, ce qui nous plaît dans ces lapsus, qu’ils soient gestuels ou verbaux, c’est moins le caractère obscène que leur dimension inattendue et non appropriée en fonction du contexte. Ce moment précis où l’inconscient prend le contrôle et exprime les désirs inavouables, sexuels ou agressifs. Et pour une fois, notons la congruence entre la colère et l’indignation de Jean Castex et son discours. Une authenticité de plus en plus rare dans les dicsours politiques ?

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