En apparence simple, la question « La communication, c’est quoi ? » soulève de nombreuses définitions. Et chaque époque a posé un regard différent sur ce domaine apparemment évident, puisqu’on communique dès notre naissance, voire avant… Pourtant, les révolutions ont été nombreuses à ce sujet.

Communiquer c'est quoi ? Définir la communication
Communiquer c’est quoi ?

1- Une définition héritée du modèle de la télécommunication à revisite

Comment définir la communication ? Question plus complexe qu’il n’y paraît. Dans son approche simple, voire simpliste, la communication renvoie à l’acte d’échanger de l’information. Cette définition ne prend pas en compte la dimension relationnelle, elle se focalise sur le contenu.

C’est la formalisation très connue de Shannon et Weaver en 1949 : émetteur > message > récépteur. Cette transmission de contenu étant dépendante de la qualité du signal. Si le signal est bon, la communication est fluide. A l’inverse, si l’encodage ou le décodage sont empêchés, la communication est brouillée. Aujourd’hui, le modèle de la communication ne s’envisage plus de manière linéaire : une triangulation représente mieux les enjeux de « feed-backs », indispensable à tout enjeu communicationnel. D’ailleurs, de nombreuses études démontrent l’importance sociale et psychologique du feed-back. Par ailleurs, la communication silencieuse du récepteur existe : on parle désormais d’ « émetteur silencieux » pour gommer cette vision (faussement) passive de la réception. En effet, le récepteur peut ne pas s’exprimer verbalement, il communique quand même. Par exemple, un silence est une forme de communication.

Le modèle de la communication émetteur > message > récepteur est plus proche de la réalité sous la forme d'une triangle qui formalise la question des feeds-backs et de la communication silencieuse
Le modèle de la communication émetteur > message > récepteur est plus proche de la réalité sous la forme d’une triangle qui formalise la question des feeds-backs et de la communication silencieuse

Dans une communication plus globale, à l’échelle d’une entreprise ou d’une marque par exemple, le sémiologue a justement pour rôle de vérifier que les codes émis ne soient pas « brouillés », et que le message en récéption soit pertinent et cohérent par rapport aux volontés de l’émetteur. Il contrôle les signes au moment de l’encodage et du décodage.

2- Les 4 niveaux de la communication : une vision paléo-anthropologique

La communication peut se catégoriser selon différents niveaux inspirés par la paelo-anthropologue Geneviève Von Petzinger (voir son Ted sur les symboles universaux).

  • la communication écrite telle qu’on la retrouve sur des supports comme les livres, les mails, les magazines, etc ;
  • la communication parlée se déroule entre différents interlocuteurs, en face à face, au téléphone ou même via la télévision ;
  • la communication non verbale avec les gestes, les postures et expressions faciales qui expriment quelque chose, le plus souvent de manière inconsciente…
  • la communication graphique est une communication visuelle qui abonde en pictogrammes et autres graphiques (logo, mapping, etc.)

A noter que Petzinger fusionne la communication écrite et graphique, ce qui peut s’entendre, notamment si l’on pense à des langues écrites comme le chinois et dont les origines sont quasi pictographiques.

Les 4 niveaux de la communication : communication écrite, communication parlée, communication non verbale, communication graphique
Les 4 niveaux de la communication : communication écrite, communication parlée, communication non verbale, communication graphique

3- On communique comme on est : la carte n’est pas le territoire

La dimension psychologique est tout aussi importante. Les rouages de la personnalité ont en effet un rôle à jouer dans la manière dont on communique avec les autres. C’est ce que j’ai développé dans La Stratégie du caméléon. Chaque « sémiotype » a un registre sémantique et symbolique qui lui ai propre.

« Nous faisons l’expérience de nos croyances. »

Franck Lopvet, penseur et auteur

De manière plus générale, la langue est une vision du monde. On communique comme on voit / perçoit le monde. Développées en sémantique générale, reprises par l’École de Palo Alto et vulgarisées par la programmation neurolinguistique (PNL), les notions de « carte » et de « territoire » sont utiles pour comprendre notre rapport au réel. Lorsque nous échangeons les uns avec les autres, nous passons la plus grande majorité du temps à échanger au niveau de la carte. Nous parlons de nos peurs, de nos croyances, de nos certitudes, de nos envies : ce ne sont que des projections mentales, des interprétations de notre réalité (carte), élaborées à partir de nos expériences (territoire). Le réel existe seulement au travers de nos perceptions.

4- Et si le monde n’existait pas hors de notre parole ?

Des courants philosophiques comme le constructivisme ont démontré la puissance du langage : les mots façonnent notre réalité ! En donnant un point de vue sur le monde, ils conditionnent la manière dont on le perçoit. Le linguiste danois Louis Hjelmslev et, plus tard, les anthropologues Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf ont montré que nos catégories linguistiques déterminaient un « continuum » de la réalité bien spécifique.

Saviez-vous que le bassa, une langue bantoue, ne comporte aucun mot pour désigner certaines de nos couleurs ? Dans notre spectre chromatique, la langue française différencie l’indigo, le bleu et le vert, mais aussi le jaune, le rouge et l’orange. En bassa, il n’existe que deux mots : hui, qui signifie « couleur froide », et ziza, qui veut dire « couleur chaude ». Non pas que les Bassa souffrent tous de daltonisme ! Simplement, ces distinctions chromatiques ne sont pas jugées pertinentes par leur langage. Elles sont ainsi inexistantes. Parce qu’elle est exclue du lexique, les Bassa ne peuvent « penser » la différence entre un indigo et un bleu. Parler, c’est bien construire un monde.

« Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire les étiquettes collées sur elles. Cette tendance s’est encore accentuée sous l’effet du langage. Car les mots désignent des genres. Le mot qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous. »

Henri-Louis Bergson, philosophe français, Le Rire

Allons plus loin : tout ce qui ne se nomme pas n’existe pas. C’est un autre postulat fort de la linguistique, proposé par Ferdinand de Saussure. Celui-ci remet en cause la théorie d’Aristote selon laquelle le signe est une entité tridimensionnelle. Ferdinand de Saussure exclut le référent (l’objet du monde dont on fait l’expérience), pour ne garder que le signifiant (la face matérielle du signe) et le signifié (la face conceptuelle du signe). Il sépare ainsi le monde (le référent) et la langue (un système de signes). Ce faisant, il affirme que la langue préexiste au monde.

5- Communiquer, c’est (la plupart du temps) réaliser un acte de langage

Existe-t-il une pensée sans langage ? Vaste question à la fois cognitive et philosophique. Il semble que nous confondions souvent langage et pensée.

« On s’accorde à reconnaître que les capacités du langage à faire de la réalité un objet de classification, d’abstraction, de métaphore – si tant est qu’il existe un langage “extérieur” – constituent non seulement l’essence de l’homme mais sa séparation primordiale d’avec l’animalité (à nouveau, le cas du sourd-muet incarne ce qui est peut-être une énigme essentielle). Nous parlons donc nous pensons, nous pensons donc nous parlons (…). Le “verbe” qui était au commencement (…) fut le début de l’humanité. »

George Steiner, écrivain, Les Livres que je n’ai pas écrits (2008)

Or certaines expériences montrent que l’on peut penser malgré certaines aphasies et troubles du langage. Car notre cerveau penserait davantage en image qu’en mot. Ainsi, les pensées (même les plus abstraites) ne seraient pas dépendantes du langage.

Et pour ce qui concerne les mots prononcés, le philosophe du langage anglais John Langshaw Austin s’est intéressé à la capacité des mots à influer le réel. À cet effet, il a répertorié et classé ce qu’il nomme « les actes de langage » dans son ouvrage Quand dire c’est faire (Seuil, 1970). Selon lui, deux catégories s’opposent : les paroles descriptives qui viennent constater une réalité donnée (« ce manteau est rouge »), et les paroles performatives qui modifient le réel (« je te pardonne »). Par son seul propos, le locuteur agit sur le réel, et le modifie. Pensons aux énoncés incantatoires ou magiques, du type « que la lumière soit » : ils sont également performatifs.

Certes, des conditions particulières doivent être réunies pour que les énoncés performatifs fonctionnent. N’importe quel quidam ne peut pas énoncer lors d’un mariage « je vous déclare mari et femme ». Le statut social joue ici un rôle déterminant. Sans lui, vous ne pouvez pas utiliser les codes lexicaux à votre guise. Vous êtes obligé de respecter un protocole reconnu par tous. Il faut que les « conditions de félicité » soient réunies pour que la parole puisse modifier le réel. Mais cela arrive plus souvent qu’on ne le croit…

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