Voici un article sur la sémiotique du mensonge en politique – ou les passages obligés de la com’ de crise. Article que vous pouvez retrouver sur le site du FigaroVox. FIGAROVOX/ANALYSE – Pour Elodie Mielczareck, sémiologue, la réaction du Président dans l’affaire Benalla répète un parcours et des éléments de langage caractéristiques de la communication de crise, de la faute et du parjure.

Si les éléments de langage repris par le gouvernement ont souhaité parler de « dérives individuelles » et non d’« affaire d’Etat », les twittophiles ne s’y sont pas trompés en ajoutant le suffixe « Gate » au nom propre Benalla, et ce, dans les heures qui ont suivies les révélations sur les vidéos du 1er mai et le train de vie de ce proche de l’Elysée. Plus étonnant, l’absence de prise de parole officielle du Président Emmanuel Macron dans les jours qui ont suivis ces révélations. Toutefois, le discours officieux prononcé à la Maison de l’Amérique Latine fait émerger des stratégies discursives propres à la communication de crise, et similaires au « PenelopeGate ». Des paroles prononcées comme autant des passages obligés dans un parcours argumentatif construit à grands renforts d’éléments de langage – sagement récités dans les médias par monsieur Benalla. Les différentes postures argumentatives dépeignent ainsi des structures idéologiques sous-jacentes, tel un parcours sémiotique, une grammaire, à laquelle les dernières crises politiques majeures – DSK, Cahuzac, Fillon – nous ont désormais habitués. Ce parcours sémiotique se réalise autour de quatre séquences majeures, allant du mensonge avéré à la vérité reconstituée, en passant par l’hubris et le déni.

Séquence n°1 : le mensonge avéré et médiatisé (marqueur d’une défaillance républicaine)

Point de départ du brasier : des révélations portées à la vue de tous par l’intermédiaire des médias. Ces révélations mettent en cause un proche ou le représentant politique lui-même. Le mensonge est en fait un paradoxe entre certains faits avérés et un positionnement idéologique, moral et, la plupart du temps, judiciaire. Autrement dit, les valeurs proclamées sont en contradiction avec les mots ou les images médiatisées : (1) celles du Sofitel dans le cas de DSK qui souhaitait incarner l’image du présidentiable, (2) celles d’une Penelope absente et pourtant rémunérée par l’Assemblée Nationale, (3) celles de la manifestation du 1er mai pour Benalla, prolongement d’une République proclamée « exemplaire » par Emmanuel Macron. Dans le cadre du BenallaGate, la contradiction est donc à la fois symbolique (valeurs opposées entre l’Idéal proclamé d’exemplarité et la réalité des faits), et judiciaire (s’arroger la « violence légitime de l’Etat » dépeinte par Weber, sans être un policier). Un épisode qui révèle toute la difficulté de faire campagne sur les thèmes de la probité et de l’exemplarité, le storytelling du « chevalier blanc » en butte aux limites du réel et du concret, car c’est bien connu, en théorie tout se passe bien.

Séquence n°2 : le déni de la réalité (marqueur d’une déconnection avec la réalité)

Le premier mécanisme de défense « naturel » qui se met en place est, le plus souvent, le déni de la réalité. Face aux preuves factuelles, les sujets concernés fuient le plus souvent la réalité, phase psychologique bien connue pour se protéger d’une réalité trop accablante. Les déclarations se font à la volée, aux détours des rues et des micros. Alors que François Fillon proclamait – sans jamais en comprendre l’impact auprès du citoyen lambda – « un ami m’a offert des costumes, et alors ? », la fin de la phrase sous forme de question porte en elle le germe du mépris et de la condescendance. Deux aspects qui étaient observables dans la gestuelle d’un Président en déplacement en Dordogne et qui affirmait, sourire en coin, regard à peine adressé, « la République est inaltérable ». C’est dans cette séquence que la crise politique prend des proportions insoupçonnables par les acteurs concernés. Plusieurs attitudes étaient pourtant possibles : la réactivité, la solennité, la reconnaissance de la faute à travers des excuses publiques. La voie du déni privilégiée, c’est un caractère qui se dessine, un tempérament à la fois obtus et déconnecté du réel. Une « image » qu’il sera bien difficile de gommer et de rééquilibrer par la suite. La machine du Pygmalion est lancée : quand bien même vous seriez innocenté par les preuves, vous serez toujours coupable dans les yeux de celui qui vous regarde. Coupable d’un défaut de coeur et de ressenti. Machiavel ne disait-il pas « L’affection du peuple est la seule ressource qu’un prince puisse trouver dans l’adversité »?

Séquence n°3 : l’ubris, la mise en accusation et le défi (marqueurs de la marginalisation)

C’est sans nul doute la phase la plus violente – si ce n’est grotesque – de la crise politique. Démesure, emphase, et sentiment de supériorité sont les qualificatifs les plus pertinents pour décrire les prises de parole, peu habituelles, des représentants mis en cause. Qualificatifs que l’on peut regrouper en un terme, l’hubris ou la maladie du pouvoir. Nous sommes ici à l’acmé de l’épisode politique : c’est la contre-attaque accusatrice, suivie de près par le défi bravache lancé aux Institutions. C’est aussi le début de la marginalisation. François Fillon ou Emmanuel Macron, une même tactique argumentative qui consiste à renier une Presse « qui ne cherche plus la Vérité » (EM), ou qui déverse « de la boue sur la figure » (FF). Coup de poing lancé publiquement aux médias, et annonciateur du défi – sous forme d’interpellation directe – aux Institutions politiques et/ou judiciaire. Ainsi François Fillon dénonçait-il sur les plateaux télévisés une « présomption d’innocence disparue » (TF1) et « un cabinet noir » (Fr2). Emmanuel Macron a suivi la même stratégie. Beaucoup plus étonnant de la part du candidat ayant fait campagne en opposition contre cette rhétorique subversive, et autour de la notion de « rassemblement ». Le « qu’ils viennent me chercher » est bien une faute stratégique, renforçant le phénomène de Cours et de favoritisme – justement dénoncé par les médias – puisque lancé à la cantonade devant un public de partisans, hilare mais déjà esseulé.

Séquence n°4 : la vérité reconstituée et euphémisée (marqueur de la Novlangue)

Dernière phase chronologique symptomatique de la crise politique, précédent souvent le volet judiciaire : la prise de parole officielle et médiatisée. La reconnaissance de la faute se colore de tonalités différentes, allant de l’aveu officiel avec reconnaissance de la faute (comme dans l’affaire Cahuzac), à la vérité reconstituée avec glissement sémantique (comme dans l’affaire Benalla). En tous les cas, la vérité est euphémisée, la réalité des faits amoindrie. La faute devient humaine – et donc pardonnable – en prenant les atours d’une « part d’ombre » ou d’une « grosse bêtise ». Les coups donnés par Benalla deviennent ainsi « vifs » mais sans violence, les manifestants sont en réalité des « délinquants », le bourreau devenant ainsi le protecteur d’un Etat de Droits. En renversant les mots, les déclarations d’Alexandre Benalla permettent un renversement sémantique, et bien sûr, idéologique. Ces déclarations, loin d’éclairer la Vérité, revisitent le réel pour mieux en construire les contours, façonner une propagande dont les éléments de langage en sont la vitrine la plus clinquante. Cette façon d’utiliser les mots pour mieux se détourner du réel, en voilà l’utilisation la plus totalitaire que dénonçaient Orwell à travers sa novlangue.

Finalement, ce parcours sémiotique reste sur une incertitude. Les affirmations « ma femme était mon attachée parlementaire » (Fillon), et « personne auprès de moi n’a jamais été protégé, soustrait aux règles de la république » (Macron) ne pouvant être facilement démontrées, seulement défendues. Désormais, seul le volet judiciaire peut apporter les réponses à ces deux histoires. Pour ce qui est du symbole de la République, la loi de Moralisation de la vie publique semble bien maigre pour lutter contre les défaillances d’un système que d’aucuns qualifient de « monarchique ».

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