Et si tout se jouait dans le corps? Ou du moins si le corps était le chaînon ultime qui rassurait les peuples, soit le supplément d’âme qui venait consacrer une légitimité?

Le corps est l’expression formelle du pouvoir divin ou démocratique

Aussi loin que l’on remonte dans la généalogie de l’art de diriger, le corps est érigé en objet de communication politique. Il peut être invisible pour épaissir le mystère du Prince comme l’empereur de Chine derrière le rideau; il peut se statufier de son vivant à l’image des anciens pour mimer l’intemporalité des dieux; il peut s’héroïser, guerrier conduisant ses troupes à la victoire et à la gloire tel Bonaparte à Arcole. Le corps est un vecteur de communication, une expression formelle du pouvoir.

Qu’en est-il de ces corps à l’heure de la république post-moderne?

Chaque président a raconté une présence au monde différente

Que disent-ils ces corps présidentiels de leur relation aux Français? Les gestes, les postures, les mouvements conditionnent la façon dont nous nous positionnons les uns par rapport aux autres, ceci de manière instinctive, archaïque et souvent inconsciente. Ils induisent subrepticement des représentations sociales qui impriment ainsi la marque d’un pouvoir. Au tamis des trois derniers quinquennats, les corps en effet racontent quelque chose de l’art de gouverner.

Les corps présidentiels, leurs gestes, postures, mouvements, induisent des représentations sociales qui impriment la marque d’un pouvoir. ​​​​​​

– Avec Sarkozy, tout est mouvement, fugacité, courses, tics moult fois moqués.

Une sur-réactivité que le « casse-toi pauv’ con » met en mots: phrase courte, injonctive, interpellative et émotionnelle. Bien souvent, les propos de l’ancien chef de l’Etat ont traduit une dimension « affectée » dans le processus relationnel (« si vous me prêtez deux neurones »). Le souci du regard de l’autre innerve le comportement. Cette préoccupation dicte pour une part la dynamique corporelle: focalisation du regard, buste tourné en avant vers l’interlocuteur, épaule à hauteur de l’autre, etc…

Le corps sarkozyste est très présent, très actif, multiplie les expressivités faciales communiquant avec les récepteurs: c’est le corps de l’agir.

– Hollande, lui, écrit corporellement une histoire toute différente, une histoire empêchée.

Une histoire entravée par « un je ne sais quoi et presque rien » de maladroit, de malhabile, de « gauche »: gestes et débit vocal hésitants, position des bras empesée. Ce corps est a-tonique. Loin de l’omniscience proclamée et de la suractivité de l’ancien président de droite, la dynamique de François Hollande se veut pragmatique, ancrée au sol, accessible de suite. La « présidence normale » développe ainsi tout un champ sémantique autour de l’ingénierie comptable et logistique: « j’ai un agenda », « je fixe le cap », « la boîte à outils ». Ce lexique oublie tout ce que la politique doit aussi à la légèreté du rêve, à l’onirisme lyrique.

Le corps de Hollande est aussi hésitant; il se veut accessible mais il renvoie à une insoutenable lourdeur de l’être: c’est le corps empêtré.

– Macron est épiphanique: il réconcilie les contraires.

Il est tout à la fois l’animal à sang chaud et à sang froid. Une alternance qui en dit long quelque part sur sa volonté de maîtriser, sans doute plus que ses prédécesseurs, le « body-language ». D’un côté l’empathie chaleureuse indexée sur une plasticité faciale et émotionnelle permet à l’autre d’exister; de l’autre, la distance avec la presse, l’abondance des valeurs abstraites qui émaillent discours et vocabulaire, le pas souvent lent, réintroduisent « le corps du Roi »: corps idéalisé, de marbre froid, inaccessible. Le double-corps macronien est fait d’extraversion, de tonicité à l’image de Nicolas Sarkozy (forte expressivité faciale, épaules projectives, focalisation du regard); et de rigidité, de solitude, de lenteur dont les scènes inaugurales du Louvre juste après l’élection révèlent les empreintes.

De chair et de mots, la communication politique porte dans ses veines l’art de discourir et de se mouvoir. Son efficience est comptable du bon usage de cette double obligation. À ce jeu d’équilibre, Macron a sans doute fait preuve d’un redoutable savoir-faire. Mais la politique, parce qu’elle est d’abord une affaire de durée, de conflits, de perceptions des résultats, offre la plus grande des capacités de résistance à toutes les formes d’alchimie communicante. Les mots et les corps ne peuvent pas tout…

Cet article a été co-rédigé avec Arnaud Benedetti, professeur d’Histoire Politique à Sciences Po. Vous pouvez également le lire sur le site du Huffington Post.

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