Le nouveau nom du Front National est maintenu secret jusque demain, dimanche 11 mars. Lors du Congrès tenu à Lille, Marine Le Pen révélera ses nouveaux mots. Mais, dans le fond, qu’est-ce que ça change ?

Le Saint Empire romain qui n’était ni saint, ni romain, ni empire

En philosophie du langage, de nombreux penseurs ont réfléchi à la relation qui unit une chose et son nom. Le nom modifie-t-il la réalité ou bien est-il anecdotique par rapport à l’objet qu’il désigne ? Deux courants s’affrontent.
L’excellent article de Michel Eltchaninoff, paru il y a presque un an dans Philosophie Magazine, cite le philosophe Kripke : « chacun a entendu parler du Saint Empire romain qui n’était ni saint, ni romain, et n’était pas un empire ». (« La logique des noms propres », Ed. de Minuit, 1982).

Pourtant, en linguistique, on défend l’idée que les mots construisent notre réalité. Vous en doutez ? Début 2015, une association de Seattle engagée dans la défense des droits des cyclistes a mis en place une charte linguistique préconisant de remplacer le mot « cycliste » par « personne faisant du vélo », le mot « accident » par « la personne qui conduisait une voiture est entrée en collision avec… », etc. Ce vocabulaire revu et corrigé a permis de personnifier l’événement. En changeant les mots, l’association a fait prendre conscience aux automobilistes qu’un accident de la route n’est pas un coup du sort. Les rédacteurs de la charte ont fait émerger une autre réalité : c’est une personne responsable de son comportement au volant qui a provoqué la collision. Suite à cette campagne, le nombre d’accidents à Seattle a nettement diminué. Les mots ont bien un impact sur notre réalité.

« Faire du social » a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

Il est donc intéressant d’observer quelle est la réalité construite par les partis politiques à travers leur nom. Voyons comment chaque parti se réalise : la droite s’octroie les valeurs et les symbole de la « République » (Les Républicains), pendant que l’extrême droite s’approprie – jusqu’à maintenant – l’idée de « Nation » (Front National). Quant au PS, Julien Dray affirmait il y a quelques années qu’il allait changer de nom… on attend toujours. Mais puisque la droite a choisi la République, il y a de forte chance pour que la gauche de demain choisisse la Démocratie, poursuivant ainsi son chemin « universaliste »…

Pour autant, cela va-t-il changer quelque chose ? On vient de le voir, les mots construisent notre réalité. Mais qu’en est-il de la parole politique ? D’un côté, il ne fait aucun doute que le langage a le pouvoir de façonner notre perception de la réalité. De l’autre, nous avons bien souvent l’impression de parler en pure perte… Que font nos politiques à part brasser de l’air ces derniers jours ?  En définitive, il ne faut pas confondre réalité perçue et réalité vécue.

Ils manipulent les mots pour taire leur incompétence

Une différence approfondie dans les Mythologies par Roland Barthes. Alors que la première « parle sur le réel » pour modeler sa représentation et orienter sa portée symbolique, la seconde « parle le réel », elle s’intéresse non pas à la représentation de la réalité mais à son vécu émotionnel. Et c’est là toute la différence. A force de parler sur le réel, et non pas de la réalité vécue, les discours de nos politiques ont perdu leur capacité performative. Leurs paroles n’agissent plus sur le réel.

Ne restent que la rhétorique, l’esthétisme et la séduction. Pourtant, ils aiment à nous faire croire que leurs allocutions ont encore un pouvoir d’action sur le réel. Mais la machine performative est cassée. Chaque jour, ils manipulent les mots pour taire leur incompétence.

Tant que l’organisation même des partis demeurera inchangée (refus d’une organisation horizontale, rémunérations outrancières, etc.), le nouveau nom du PS ne sera que la chimère de ce qu’il désigne.

Certains extraits sont issus du livre « Déjouez les manipulateurs ! L’art du mensonge au quotidien », Editions du Nouveau Monde, sortie en librairie le 11 février 2016. 

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