Dans « La septième fonction du langage », Laurent Binet imagine que Roland Barthes n’est pas mort d’un accident de la circulation, mais qu’il a été assassiné. Le but : s’emparer d’une nouvelle fonction du langage pour compléter les six définies par Jokobson. Élodie Mielczareck, sémiologue, revient sur ce livre à mi-chemin entre polar et linguistique. Article qui peut être lu sur le site du Nouvel Obs.

French writer Laurent Binet poses on September 1, 2015 in Paris after he received the Fnac Book Award for his novel published by publisher Grasset and titled « La Septieme Fonction du Langage » (The Seventh Function of Language). AFP PHOTO / BERTRAND GUAY

C’est le livre de la rentrée qui n’en finit pas de faire parler : La Septième Fonction du langage. À l’occasion du centenaire de l’intellectuel français Roland Barthes, l’auteur Laurent Binet propose un cours pédagogique de sémiologie sous forme d’intrigue policière.

Il ressuscite, en son genre, la posture d’Umberto Eco dans « Au Nom de la Rose » ou « Le Pendule de Foucault ». En effet, le livre multiplie les portes d’entrées sur les notions-phares et, avouons-le, assez techniques de la linguistique moderne initiée par Ferdinand De Saussure (Payot, 1916).

L’intrigue repose sur une théorie modélisée par le linguiste Roman Jakobson. Celui-ci étoffe le modèle un peu simpliste hérité des télécommunications (schéma de Shannon et Weaver), à la fois linéaire et basé sur la transmission du message (bruits, encodage, décodage).

Pour le linguiste russe, il s’agit surtout de s’intéresser au message en lui-même. Son modèle comporte donc six fonctions qui sont autant de facettes pour décrypter le monde qui nous entoure. Bien sûr, celle qui nous intéresse le plus est cette septième fonction que le roman de Binet vient révéler.

La 7e fonction du langage ou la pensée magique

Ce qui nous interpelle davantage dans la structure et le contenu du roman de Binet est cette fameuse fonction. De quoi s’agit-il exactement ? Cette septième fonction du langage serait « magique ou incantatoire ». Elle aurait lieu à chaque fois qu’une parole agit sur le monde. En d’autres termes, c’est cette septième fonction qui aurait inspiré les recherches d’Austin sur « les actes de langage » (« Quand dire c’est faire », Seuil 1970). Celui-ci a catégorisé le discours.

Pour la faire courte mais bien, deux catégories s’opposent fermement : les paroles descriptives (« ce manteau est rouge ») et les paroles performatives (« je te pardonne »). Bien connus des linguistes et des philosophes, les énoncés performatifs ont cette capacité particulière d’influencer le monde et de changer la réalité.

Laurent Binet pose le doigt sur une notion fondamentale et souvent minorée : les mots ont un pouvoir, en plus d’une signification. Des courants philosophiques comme le constructivisme ont démontré la puissance du langage. Les mots construisent notre réalité. Les mots sont déjà un point de vue donné sur le monde, ils conditionnent la manière dont on la perçoit.

Le linguiste danois Louis Hjelmslev et, plus tard, les deux anthropologues Sapir et Whorf, ont montré que nos catégories linguistiques déterminaient un « continuum » de la réalité bien spécifique. Par exemple, certaines cultures n’utilisent pas certains mots de couleurs. La langue africaine bassa n’utilise ainsi que deux mots pour désigner « couleur froide » et « couleur chaude ». Non pas que dans cette contrée leurs bâtonnets rétiniens soient moins réceptifs, simplement, ces éléments ne sont pas pertinents en langue.

C’est une des raisons pour lesquelles Ferdinand de Saussure est un génie. Il exclut le référent dans sa définition du signe. Il modifie la définition qu’en avait donnée Aristote. Pour lui c’est sûr, la langue préexiste au monde. Le référent n’a donc pas lieu d’être. Et c’est parce que la langue est en deçà du monde que sa structure (la constitution de son lexique, la structure de ses phrases) vient modifier notre vision du réel et donc notre pensée.

La 7e fonction du langage revisitée par Laurent Binet

Concrètement, en quoi consiste cette septième fonction du langage ? Laurent Binet fait parler Umberto Eco au sein de son roman et voici ce qu’il dit :

« Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d’une telle fonction serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n’aurait aucune limite. Il pourrait se faire élire à toutes les élections, soulever les foules, provoquer des révolutions, séduire toutes les femmes, vendre toutes les sortes de produits imaginables, bâtir des empires, obtenir tout ce qu’il veut en n’importe quelle circonstance. »

Ce qui est particulièrement intéressant dans le roman de Laurent Binet, c’est la mise en exergue du caractère manipulatoire de la parole.

Nous aimerions rapprocher cette notion de « la pensée magique » développée plus tard par Lévi-Strauss. On peut définir la pensée magique comme le fait d’attribuer des effets à un acte ou à un objet, tout en occultant les mécanismes de causes à effet. C’est un des mécanismes les plus utilisés dans la publicité. Ex : j’utilise cette crème minceur ou ce produit de rasage = je vais être plus séduisant(e).

Bien sûr, chaque croyance n’est pas une pensée magique. Celle-ci est présente lorsqu’il y a une étape du raisonnement qui a disparu, lorsque le principe logique de la cause à effet est absent. La relation de la cause à effet est biaisée.

Vous l’aurez compris, si ce mécanisme est très présent dans la publicité, il l’est tout autant dans les discours politiques ! C’est ainsi que l’on se retrouve avec une guerre en Irak, un monde scindé en deux, celui du Bien et celui du Mal pour seule argumentation. Quid des frappes militaires françaises en Syrie ? Le discours du président de la République et de son Premier ministre ne relèvent-ils pas de cette septième fonction du langage ?

La parole politique, seule arme contre l’idéologie dominante

La pensée magique, qu’elle soit publicitaire ou politique, répond à trois besoins :

– elle vise à apaiser les angoisses et diminuer le sentiment d’impuissance,

– elle donne une explication acceptable par la norme d’un phénomène que l’on ne comprend pas,

– elle crée de la cohésion sociale.

Le roman de Laurent Binet tombe donc à point nommé ! Dans un contexte où la parole politique n’est plus crédible. En creux, on ne peut qu’entendre la voix de Roland Barthes qui dénonçait, dans « Les Mythologies » (Seuil, 1957), l’idéologie « petite bourgeoise » de son époque :

« Si le mythe est une parole dépolitisée, il y a au moins une parole qui s’oppose au mythe, c’est la parole qui reste politique. Il faut revenir ici à la distinction entre langage-objets et méta-langage. Si je suis un bûcheron et que j’en vienne à nommer l’arbre que j’abats, quelle que soit la forme de ma phrase, je parle l’arbre, je ne parle pas sur lui. Ceci veut dire que mon langage est opératoire, lié à son objet de façon transitive : entre l’arbre et moi, il n’y a rien d’autre que mon travail, c’est-à-dire un acte : c’est là un langage politique. »

Pour Roland Barthes, la seule arme qui est capable de nous défaire de l’idéologie dominante, c’est la parole politique, celle du langage opératoire, non pas la parole abstraite, mais vécue.

À sa manière, Laurent Binet dénonce l’idéologie de notre époque, celle de la bien-pensance, celle de la parole politique qui reste en retrait du monde, à parler sur le monde, sans être concrètement liée à lui. Il nous parle de ces politiques de plus en plus déconnectées de la réalité dont ils parlent et qui arrivent tout de même à nous séduire.

Petit rappel : les six fonctions de Jakobson

Pour la faire courte mais pédagogique, voici les six fonctions connues de Jakobson :

 

1. La fonction émotive ou expressive

Elle est centrée sur l’émetteur. Certains marqueurs linguistiques comme les pronoms personnels « je » ou « nous », des adverbes, une figure de style comme l’ironie, viennent apporter une information quant à la posture de l’émetteur par rapport à son message. Toutes les publicités qui assoient la légitimité de l’émetteur (« maison fondée en », « expert depuis… ») jouent sur ce registre.

2. La fonction conative ou impressive

Elle est centrée sur le récepteur. Les pronoms personnels « tu » ou « vous » sont plus nombreux dans le discours. C’est aussi l’image du récepteur construite dans le dialogue. Toutes les publicités qui « parlent » les effets sur le récepteur appartiennent à cette catégorie, par exemple, les régimes « avant/après ».

3. La fonction poétique

Elle concerne l’esthétique du message. Ce sont les jeux de mots (sonorités, allitérations, assonances, etc.), la musicalité des phrases ou leur rythme. Les publicités qui jouent sur la notion de rythme, les couleurs et la dimension purement esthétique renvoient à cette dimension.

4. La fonction référentielle

Elle renvoie à un contexte particulier. Dans le roman de Binet, par exemple, le contexte socio-politique est fortement décrit. Le lecteur est plongé dans une ambiance post soixante-huitarde, des locaux de la faculté de Vincennes au plateau de télé du débat présidentiel Mitterrand /Giscard.

5. La fonction phatique

Elle est moins portée sur le contenu que la relation. Elle vise à entretenir et vérifier l’état de la communication entre émetteur et récepteur. Son caractère interpellatoire est très fort. Souvenez-vous de l’index pointé de l’affiche « I want you » de l’US Army. Elle utilisait cette fonction en levier.

6. La fonction métalinguistique

Elle s’intéresse au code. Ce sont toutes les fois où l’on prend de la distance par rapport à son propos pour l’expliciter. C’est le message sur le message. Ce sont les définitions de mots qui visent à bien assimiler le message. Le roman de Binet est truffé de discours en position méta, surtout lorsque le personnage de roman s’interroge sur le fait qu’il soit un personnage de roman, un « surnuméraire ».

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