Le documentaire « François Fillon, l’homme qui ne pouvait pas être président », sur une idée originale d’Alexandre Amiel et Bruce Toussaint, a été diffusé hier sur France 5. BFMTV avait aussi sorti un documentaire la semaine dernière sur le même sujet.

Un an après le Penelope Gate, les éléments de langage, les ruptures, les révélations peuvent laisser place à une analyse plus approfondie de ce scénario du pire. Surtout, cette « saga » présidentielle apporte un éclairage qui oblige à dépasser l’opposition binaire mensonge versus vérité.

Les marqueurs du mensonge conquérant, à la mode de Jean-Jacques Rousseau : quand le décalage entre le discours théorique et la réalité vécue se fait trop patent.

A bien y regarder, et y entendre, les indices d’une conquérance un peu trop présente avait de quoi semer le doute. Dans son ouvrage Le Génie du mensonge, François Noudelmann s’intéresse à la vie de certains philosophes : ceux dont le décalage entre théorie professée et réalité vécue est patent. Ainsi en va-t-il de Jean-Jacques Rousseau, auteur de l’Emile, dont chacun sait qu’il abandonna ses 5 enfants. Comment expliquer dès lors cet interstice dans lequel le « mensonge » apparaît ? Les similitudes entre le philosophe Rousseau et l’homme politique Fillon sont plurielles. L’un est l’autre construisent un « tribunal imaginaire », laissant deviner l’obsession d’un complot sous-jacent, trace d’une paranoïa installée. En construisant ce récit, le narrateur peut endosser l’habit du « martyr de la Vérité ». A cet égard, le discours prononcé au Trocadero le 5 mars 2017 est le plus symptomatique. Y sont alors dénoncés par le candidat les médias, le cabinet noir, et la Justice, réunis dans un « ils » énigmatique et effrayant.

L’indignation martelée est un autre élément qui interpelle plus qu’elle ne cache… A force de répéter le « caractère abjecte » des « calomnies » et autres « boules puantes », François Fillon s’est enfermé dans un appel au pathos permanent. Lui, connu pour sa discrétion et son caractère secret, s’est vu déclarer sa flamme devant un parterre médusé. Le « je veux dire à Pénélope que je l’aime », répété tantôt sur scène, tantôt sur les plateaux TV, dénotait avec l’ethos habituel du candidat. Un trait de personnalité inconnu qui laissait présager l’intenable conciliation entre l’utopie du chevalier blanc et un mode de vie vénal.

L’affirmation de la transparence est un autre leurre. François Noudelmann nous rappelle que « celui qui ne cesse de se référer à la Vérité à quelque chose à cacher (…). Plus la nécessité de refouler le mensonge se fait pressante, plus la glorification de la vérité devient dramatique ». La flèche adressée à l’ancien président Nicolas Sarkozy ne manque pas de piquant après relecture : «  Etre gaulliste, c’est une conception de l’exercice du pouvoir ! », ou encore « Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable ».

Dans la séquence du Penelope Gate, l’affirmation excessive d’un travail rémunéré comme collaborateur pour Pénélope Fillon a été un point de départ. La révélation de la collaboration avec ses enfants, sans que rien ne lui soit demandé, aura été un tournant décisif. L’intention ne pouvait plus apparaître comme « contenu », c’est tout un système orchestré et organisé qui voyait le jour.

François Fillon, héros malgré lui : de la tragédie grecque avec la figure de l’hubris à la pathologie moderne de nos dirigeants politiques

Il semble que le surinvestissement soit un autre marqueur du « mensonge conquérant », un autre indice de cette démesure aux conséquences funestes. Le « je ne céderai pas, je ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas, j’irai jusqu’au bout» était plus qu’une détermination, sans doute une nécessité vitale pour pouvoir garder la face (comme le dirait le sociologue Erving Goffmann). La détermination, l’entêtement ne seraient-ils pas les symptômes d’une auto-illusion ? Et le mensonge à soi-même est-il toujours un mensonge ? Le déni de la réalité fait-il partie du mensonge ? Autant de questions qui obligent le dépassement de l’opposition binaire mensonge versus vérité.

Et c’est sans doute dans cette figure psychique, sinon psychanalytique, de l’hubris que l’on peut trouver une première voie. Opposée à la tempérance, la figure de l’hubris est celle de la folle « démesure », souvent associée à l’orgueil. Dans le théâtre grec, cette notion renvoie au succès monté à la tête du héros, qui se prend pour Dieu. Mais dans cette séquence, le feu volé par François Fillon n’a rien de prométhéen… « Lui qui aime les belles choses » semble illustrer en tous points la définition de l’hubris proposée par Platon : « quand, déraisonnablement, un désir nous entraine vers les plaisirs et nous gouverne ». L’épisode des costumes aura été le symbole fatidique, plus marquant finalement que les sommes abstraites.

Dans son acceptation anglaise, le mot convoque des significations plus larges, telles le narcissisme, la prétention, ou encore l’égotisme. On parle même aujourd’hui du « syndrome d’hubris ». Certains réclament l’inscription de ce dernier au répertoire des maladies mentales. Principaux symptômes : manque d’intérêt pour ce qui ne concerne pas directement le sujet, absence de curiosité, sentiment de toute puissance et d’invulnérabilité. Et déjà les phrases de feu François Fillon nous reviennent à l’oreille : « personne ne peut aujourd’hui m’empêcher de me présenter, c’est ma décision », « au delà de ma personne, c’est la démocratie qui est défiée ». Justement ! Cette démocratie, nous la jugions moribonde… La « saga » Fillon aura au moins eu le mérite du sel de la vie.

Une démocratie vivante en 2017… A quand une démocratie en bonne santé mentale, en prise avec la réalité des Français ?

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